La croisière s’amuse au Nunatsiavut (partie 1)


Lundi

Allô ! Ce sera encore et toujours François qui vous narrera nos tribulations nautiques nordiques !

Quand le cadran a sonné à 4h30 AM et qu’on a vu la pluie froide qui tombait à l’extérieur, ça nous a pris tout notre petit change pour se lever et aller affronter les éléments ! Enfin, 45 minutes plus tard, on était en route vers le port de Happy Valley – Goose Bay. Lequel consistait en un unique quai et deux bâtiments, dont la cabane hébergeant Nunatsiavut Marine.

Il y avait déjà foule quand on s’est glissés à l’intérieur de l’édifice. Celle-ci était bien bigarrée : Inuit, Innus, visiteurs et touristes, tous tuaient le temps en attendant le départ du bateau dans cette salle quelconque à l’éclairage cru. Il y a avait beaucoup d’enfants qui couraient en piaillant et d’ados qui se traînaient en gloussant entre eux. On a fait la queue pour obtenir les billets. Malgré la file, on a eu nos précieux billets en mains rapidement, et on a ensuite attendu comme tout le monde.  Éventuellement, on est tous montés avec nos bagages dans un autobus scolaire qui avait connu de meilleurs jours et qui a couvert le 500 m qui nous séparait du bateau.

Une fois à bord, on a pu prendre connaissance des lieux. Le Kamutik W est un traversier usagé qui vient tout juste d’être acheté quelque part en Scandinavie si on se fie aux écritures nordiques avec beaucoup de trémas qui ornaient le navire un peu partout. Les passagers ont accès à un seul étage, qui regroupe la cafétéria, les bancs, les toilettes, une salle de cinéma et les cabines. C’est assez propre et moderne et on était très contents du fait qu’on allait évoluer dans cet environnement pendant 5 jours.  Ça aurait pu être bien pire, disons : je n’aurais pas aimé passer une semaine sur feu le Apollo de Blanc-Sablon – St-Barbe! On pouvait aussi accéder au pont extérieur, lequel nous permettait de se tenir à l’avant et à l’arrière du bateau.

On a fini par comprendre qu’il fallait présenter nos billets à une dame qui semblait en charge  si on voulait obtenir notre clé de chambre. On a pris possession de notre cabine : on avait deux lits confortables, notre salle de bains privée et deux armoires. Pas de hublot par contre, mais autrement c’était très bien ! Mémé était d’ailleurs déçue car d’autres cabines (les deluxe) avaient des hublots, mais que voulez-vous !

Après 2h30 de retard, on a enfin quitté le port de Happy Valley – Goose Bay ! Et c’était parti pour 6h de traversée du lac Melville, vaste comme la mer mais calme comme peuvent l’être les plans d’eau intérieurs. Au sud se profilaient les sommets arrondis des Mealy Mountains. Le paysage était en tout cas très beau, surtout vers la fin du lac, là où celui-ci se jetait dans la mer via un dédale d’étroites gorges et d’îles. À un moment, la pluie a cessé et, chose incroyable, l’éclaircie a duré assez longtemps pour qu’on puisse lire à l’extérieur, bien emmitouflés !

À l’intérieur, le party était pogné ! Les enfants couraient et sautaient partout en mangeant des chips et en buvant des jus de fruit. Les ados écoutaient 3 films en même temps sur autant de télés dans 3 endroits différents du bateau. D’autres grattaient leur guitare. Des groupes jouaient aux cartes, d’autres écoutaient des films sur leur cellulaire sans écouteurs. Une famille d’Innus avait établi un véritable campement dans un coin, en réquisitionnant 3 bancs pour leurs affaires et en installant un matelas par terre pour dormir. C’était un joyeux et incessant tintamarre. À certains moments, l’ambiance me faisait penser à celle d’un wagon de train chinois !

À l’heure du dîner, on a eu un choc en allant manger à la cafétéria. On avait le choix entre des frites, des filets de poulet panés ou des hamburgers… Rien d’autre ! Ça va pour une fois, mais est-ce qu’on allait manger ça midi et soir, pendant 5 jours ?!?! Bien sûr, la machine à carte de crédit ne fonctionnait pas : heureusement qu’on avait emmené suffisamment d’argent comptant !

On est arrivés à notre première escale, Rigolet, en même temps que le souper à la cafétéria (il y avait des heures spécifiques pour manger). Cette fois, heureusement, il y avait au moins d’autres meilleures options plus santé (macaroni et poitrines de poulet BBQ) en sus des frites et autres cochonneries (mais les gens préféraient manger de la malbouffe quand même !) Comme la cafétéria du bateau est le meilleur resto en ville à Rigolet (où il n’y en a aucun), on a donc mangé sur place en se disant qu’on resterait quelques heures à Rigolet et qu’on aurait le temps de visiter de toute façon. En fait, on n’avait aucune indication sur la longueur de l’escale : aucun message ne nous était communiqué à ce sujet !

En sortant du bateau, on s’est rendus compte qu’on avait bien mal géré nos affaires quand les débardeurs nous ont dit qu’il ne nous restait que 30 minutes pour visiter ! Bon… l’escale ne durait qu’une heure finalement ! On a donc déambulé dans Rigolet sous un petit crachin et un peu de brume. Rigolet est la communauté inuite la plus au Sud du monde. C’est aussi la porte d’entrée du Nunatsiavut, le territoire semi-autonome des Inuit au Labrador (comme le Nunavik au Québec). Située dans une baie abritée, le village est tout de même joli avec ses vieux bâtiments historiques datant de l’époque où c’était un poste de traite de la Baie d’Hudson. On a marché un peu plus loin du port, dérangeant un lièvre en chemin, pour faire la véritable attraction du coin : randonner sur le plus long boardwalk en Amérique du Nord. Eh oui, on trouve dans ce coin perdu un sentier en planches de bois de 9 km qui serpente dans la forêt le long du rivage. C’était bien agréable de s’y balader, même si on a dû évidemment rebrousser chemin avant la fin pour revenir à temps au bateau !

De retour au navire, les débardeurs achevaient de sortir la marchandise destinée au village. On a eu le temps de faire rapidement le tour du magasin de souvenirs puis de jaser avec un couple de Montréalais à l’extérieur. C’était un Québécois anglophone marié à une Chilienne, laquelle était toute heureuse lorsque je lui ai appris que j’avais étudié à Santiago ! On est restés sur le quai suffisamment longtemps pour admirer le gars de la manutention qui accrochait maladroitement les marchandises avec son camion (tant pis si vous vouliez un frigo intact), puis on est rentrés.

Et c’était reparti pour près de 12h de traversée de nuit vers le prochain village ! Dans le confort de notre cabine, on a expérimenté une nuit bien houleuse : le bateau tanguait vraiment et les objets peinaient à rester en place ! On a tout de même fini par s’endormir, bercés par ce fort roulis !

Mardi

Le lendemain, on a été brusquement réveillés vers 5h du matin par des messages automatisés tonitruants dans nos chambres nous annonçant notre arrivée au village de Makkovik. En effet, pour être bien certains qu’on ne manque pas les arrêts, chaque cabine est munie de deux hauts-parleurs réglés à puissance maximale, où se succèdent les messages d’intérêt en anglais et en inuktitut. Charmant quand ça survient aux aurores !

En tout cas, les yeux dans la graisse de bine et après un coup d’œil à travers le hublot d’en face, on était trop lâches pour se lever dans la bruine froide pour aller explorer le village de si bon matin. On s’est donc recouchés. Finalement, je suis sorti vers 8h30 faire un tour rapide pendant une demi-heure. Je n’ai pas beaucoup vu Makkovik et c’est dommage, car on y trouve apparemment de beaux sentiers de randonnée. On l’explorera davantage au retour !

On a déjeuné dans le brouhaha avec les enfants qui couraient toujours partout et les télés qui crachaient encore leurs films à tue-tête. On a passé la matinée à lire et à écrire le blogue, ainsi qu’à jaser aux passagers. On a ainsi parlé un moment à une jeune Américaine de New York qui se rendait à Natuashish. On n’a pas trop su pourquoi mais elle semblait en tout cas connaître plusieurs Innus qui s’y rendaient aussi.

Sur le coup de midi, on est arrivés au joli village de Postville, situé dans le fond d’une longue baie, entre de hautes montagnes. C’était presque un fjord ! On a eu droit à tout un comité d’accueil : plusieurs rorquals batifolaient dans l’eau, tout près du port ! « Vous avez au moins une heure pour explorer ! » nous a dit l’un des débardeurs. On s’est aussitôt dirigés au bureau de poste pour y envoyer une nouvelle carte postale à la marraine de Marie-Pascale. En chemin, on s’est fait adopter par un chien saucisse bâtard tout noir à l’air pataud qu’on a baptisé Herbert. Herbert nous a suivi pendant un long moment, pour le grand plaisir de Mémé ! Ce n’est qu’au dépanneur qu’il nous a fait faux bond pour aller suivre un gars de la construction qui rentrait chez lui en pick-up !

Après avoir acheté quelques provisions au dépanneur, on a continué notre visite. Soit dit en passant, ce n’est pas surprenant que les gens mangent de la cochonnerie ici : la section « légumes et fruits frais » n’était ni bien garnie, ni bien tentante… « Welcome to Postville ! » nous a dit une sympathique grand-maman en 4-roues en nous croisant à l’extérieur. Les gens sont bien gentils ici, on nous salue presque systématiquement quand on marche dans les villages. Parlant de marcher, il nous restait ensuite suffisamment de temps pour se promener le long d’un superbe boardwalk dans la forêt, près de la mer. Avec les hautes montagnes en face du chenal et la cascade qui déboulait vers la mer, c’est décidément magnifique ! Un petit point de vue à la fin nous a permis de voir un autre rorqual, ce qui terminait avec panache cette balade. On est ensuite revenus au bateau. Postville est décidément l’arrêt qu’on a préféré à date !

On a dîné de tortillas au jambon-fromage avec les ingrédients achetés à Postville, ce qui n’a pas manqué d’attiser la curiosité d’une nuée d’enfant innus.
-       What are you doing ?
-       We’re making a sandwich.
-       Why don’t you use toasts ?
-       Euh…

En tout cas c’était bien drôle ! On a ensuite jasé pendant tout le reste du trajet avec une petite famille d’Allemands en voyage dans ce coin perdu. La mère travaillait à l’école allemande de Montréal (vous saviez que ça existait ?) et le père s’occupait de la maison. Il faisait apparemment de l’excellent pain allemand ! Leurs deux filles de 10 et 14 ans étaient en tout cas ravies d’avoir trouvé en Marie-Pascale une amie avec qui parler !

De temps en temps, des enfants innus venaient à notre table :

-       Un petit joufflu de trois ans s’amusait à lire les magazines médicaux de Mémé, à me jaser en innu, à prendre avec lui un magazine et à nous dire bye bye, avant de revenir ensuite s’asseoir pour recommencer le même manège. Ça a dérapé quand il a finalement emporté avec lui tous les magazines, alors que Mémé a dû le poursuivre une table plus loin pour lui demander de nous les rendre haha !

-       Un petit gars venait de temps en temps toucher la tasse de thé de Mémé et repartait ensuite en criant « Energy ! » C’était bien comique! Le même gars a dit qu’il voulait devenir policier pour « battre des gens » : on a dû lui expliquer que ce n’était pas  exactement l’objectif premier d’un agent de la paix…

-       Alors que j’étais parti faire une sieste, une petite fille a demandé à Marie-Pascale où j’étais passé. Elle lui a expliqué que je faisais un somme, ce à quoi la petite fille a répliqué : « Does he still loves you ? » « I think so ! » a répondu Mémé. Haha !

On est arrivé à notre prochaine destination, Hopedale, en début de soirée. Le temps était toujours maussade (en fait, il l’a été durant presque l’entièreté de notre croisière nordique, on n’est pas chanceux) mais au moins il ne pleuvait pas. On a jasé en marchant avec un étudiant québécois à la maîtrise en biologie qui étudiait l’impact des feux de forêts à Postville et Nain. On se demandait d’ailleurs ce qu’il pouvait bien faire à Postville quand on l’a vu embarquer seul ce midi ! Faut dire que le traversier n’y passe que deux fois par semaine et qu’on fait pas mal le tour en un peu plus d’une heure, alors il faut avoir une bonne raison d’y passer plusieurs jours !

Notre premier arrêt fût au bâtiment de l’Assemblée législative du Nunatsiavut. Hopedale est en effet la capitale législative du Nunatsiavut. Les Allemands y voyaient une réplique de la mosquée de Sainte-Sophie mais deux autres touristes avaient une bien meilleure interprétation : en fait, ça ressemblait à un igloo ! On a déterminé que c’était l’explication la plus plausible ! On n’a malheureusement pas pu entrer mais ça ne nous a pas empêché d’admirer les pierres de labradorite (une pierre semi-précieuse bleue, endémique ici) incrustées dans les briques noires polies de l’édifice.

Le guide du Nunatsiavut qu’on avait pris avec nous à Happy Valley – Goose Bay conseillait d’aller manger un dessert au restaurant local, situé à l’intérieur du seul hôtel. L’ambiance était vaguement déprimante (MP : je seconde…!) dans la salle à manger, où une famille jouait aux cartes tandis que d’autres clients buvaient des Bud Light en cannette en mangeant un grilled-cheese bien ordinaire. Au fond, une télévision diffusait du baseball. Grosse soirée ! On a tout de même mangé de bien bons gâteaux au fromage aux chicoutai et plaquebières avec vue sur la mer. (MP : en fait, des cheesecake congelés achetés déjà faits sur lesquels ils ont ajouté un coulis de fruit, mais ça restait bien bon !)

On a ensuite poursuivi notre exploration en s’arrêtant aux bâtiments historiques de la mission morave, particulièrement bien conservés dans ce village. Après la conquête britannique, les missionnaires protestants allemands et tchèques venus de Moravie ont en effet été les premiers à établir des postes le long de la côte du Labrador, dans le but d’évangéliser les Inuit. Ils avaient déjà des missions établies au Groenland, juste en face, parlaient l’inuktitut et connaissaient la culture locale, ce qui a grandement aidé à ce que leur présence soit acceptée au Labrador. Ils sont arrivés dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle et leur influence sur la région a été considérable jusqu’aux années 1950. Aujourd’hui, on trouve des traces de leur présence dans presque tous les villages de la côte, de Rigolet à Nain et même au-delà au nord. À Hopedale se trouve une église, un magasin et les quartiers des frères, en sus de quelques autres bâtiments. C’est en tout cas bien étonnant de voir d’aussi vieux bâtiments dans un endroit où ne se trouvaient que des nomades jusqu’à la moitié du siècle dernier !

On a terminé notre visite de Hopedale par une balade sur les petites rues du village, ce qui nous fait voir en passant le cimetière morave. À Hopedale plus qu’ailleurs, on a malheureusement vraiment l’impression de se trouver dans l'idée un peu négative qu'on peut se faire d'une réserve. Maisons brinquebalantes et déglinguées, déchets et autres rebuts traînant sur les devantures des maisons… (MP : Et l’avantage de s’y promener de soir c’est qu’on a pu zieuter l’intérieur des maisons illuminées à partir de l’extérieur. Là aussi ça faisait souvent un peu pitié comme intérieur... J’ai aussi trouvé, vite comme ça, que la décoration semblait différente de celle des maisons de La Romaine.) Dur à croire qu’on est bel et bien au Canada dans un tel environnement. Vraiment, la vie n’a pas l’air facile ici…

On est ensuite revenus vers le bateau et on s’est endormis. En pleine nuit, on a quitté Hopedale pour le nord.

Commentaires

  1. Ça grouillait de vie sur ce bateau, en effet: vous apprécierez le contraste quand vous vivrez le calme et les repas gastronomiques du Bella Desgagné... Mais peut-être regretterez-vous le brassage générationnel du Kamutik W?

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