La croisière s’amuse au Nunatsiavut (partie 2)


La suite de nos pérégrinations vers le Nord, à bord du Kamutik W !

Mercredi

« Welcome to Natuashish, bitches ! »

Tel était l’accueillant graffiti qui nous attendait à notre arrivée à quai à Natuashish, le village innu le plus septentrional du Labrador. C’est aussi le plus récent, les gens y ayant été relocalisés en 2002 seulement. On s’était levés aux aurores et sous la bruine froide (un classique) pour aller le voir, car au retour on y repasserait en pleine nuit. C’était donc notre unique chance d’y mettre les pieds. Le débardeur de service a cependant refroidi notre enthousiasme. « Le village est à 6 km du quai et on part dans 2h. Vous n’aurez probablement pas le temps de vous y rendre et de revenir à temps. En plus, c’est une vraie zone de guerre là-bas.»

Sa description nous intriguait et nous donnait encore davantage envie d’aller voir de quoi il en retournait. On a donc quitté le brouhaha du quai, où on aurait dit que tous les passagers du navire débarquaient, et on a marché dans le matin calme, le long de la route boréale qui menait à la réserve. Comme de fait, on n’a jamais pu accéder au village ni même le voir de loin, faute de temps, mais la promenade n’était pas désagréable. De temps en temps, des Innus passaient en pick-up, certains d’entre eux installés dans la boite du camion. Dans l’un d’entre eux, le petit garçon qui disait « Energy ! » nous a envoyé la main.

Pauvre Natuashish. Il y a déjà peu de touristes qui viennent dans cette partie du monde et, de tous les villages sur la côte, c’est le moins accessible, tant en raison de la distance depuis le quai que de l’heure où on y fait escale. Autant dire adieu aux maigres bénéfices économiques que le tourisme peut amener. De plus, comme c’est un village innu et non inuit, il n’est pas inclus dans le Nunatsiavut. On peut présumer qu’il ne bénéficie donc pas des services offerts par ce gouvernement régional. En tout cas, le guide touristique du Nunatsiavut, que tout le monde a entre les mains sur le bateau, n’en parle même pas. C’est à peine si on voit le village sur la carte du Labrador dans le guide. Franchement, c’est un peu dommage. Ça n’aurait pas coûté grand-chose au gouvernement du Nunatsiavut d’offrir une ou deux pages à Natuashish dans leur guide, par souci d’entraide entre voisins, et ça en aurait peut-être incité quelques-uns à aller découvrir ce village qui demeurera mystérieux à nos yeux. Enfin…

Comme il était encore très tôt, on est retournés dormir dans nos lits douillets sur le bateau. On ne s’en est extirpés que vers 10h30, à temps pour aller prendre un déjeuner tardif. C’est là que ça nous a frappé. Le bateau était caaaalme… En fait, tous les enfants et ados innus étaient débarqués à Natuashish, voilà pourquoi! Plus personne ne courait en criant, et les télés étaient toutes éteintes ! Bizarrement, on avait comme l’impression qu’une partie de l’âme du navire était partie avec les Innus, le « peuple rieur », quand ils sont débarqués. Quoiqu’aussi souriants, les Inuit du bateau étaient bien plus réservés en comparaison !

Après avoir avalé une lasagne pour dîner (l’un des meilleurs repas de la cafétéria du bateau, mais la barre n’était pas très haute, soyons honnêtes), le village de Nain s’est lentement dessiné à l’horizon. Notre destination finale, le village le plus au nord du Labrador ! Il faisait environ deux degrés, avec une bonne averse et du brouillard. La température idéale ! Remarquez, ça ne surprenait personne : plus on montait vers le nord et plus il faisait froid. À Hopedale, il y avait encore de la neige près du village, alors on vous laisse imaginer Nain ! Qu’à cela ne tienne, tout le monde était quand même sur le pont, à prendre en photo ce lieu mythique (et bizarrement nommé).

Avec plus de 1000 habitants, Nain est le plus gros village du Nunatsiavut et sa capitale administrative. Il est blotti dans une vallée entre deux grosses montagnes (qu’on voyait à peine à cause du brouillard), face à la mer. On est sortis dans la brume et la pluie pour explorer un peu l’endroit. Entre deux flaques d’eau, on a vu l’église morave (en moins bon état qu’à Hopedale), le bureau de poste (K, on pense décidément à toi) et on a visité le centre culturel. Ce magnifique édifice tout neuf aurait dû être ouvert l’an dernier, mais il était toujours en construction quand on est passés à Nain. Par contre, les Allemands nous ont dit que la porte était ouverte, alors on s’est glissés dans l’immeuble pour jeter un coup d’œil ! À l’intérieur, les expositions sur le mode de vie des Inuits et leur histoire était déjà en place à plusieurs endroits, alors on en a profité pour lire un peu. Enfin, jusqu’à ce qu’on se fasse surprendre par un tonitruant « Well, hello there ! » lancé par les gars qui faisaient les travaux ! Il nous ont gentiment dit qu’on ne pouvait pas être là mais on vous le donne en primeur : le musée va être très bien quand il sera complété !

« Allez à l’usine de poisson ! » nous a dit une touriste ontarienne d’origine polonaise, passagère sur le bateau comme nous et qui avait sympathisé plus tôt avec Marie-Pascale car elles étaient toutes deux médecins. On en est ressortis avec des filets d’omble chevalier arctique fumé pour un prix ridicule : les avantages de s’approvisionner à la source ! Pour finir notre tour du village, on s’est attaqués à Nain Hill. Par contre, on s’est arrêtés à mi-montée parce qu’on ne voyait plus rien dans le brouillard ! Pour ma part, je nageais aussi dans l’eau glacée dans mes souliers plus tellement étanches, et, après avoir erré encore un peu dans le village, on est définitivement rentrés sur le bateau. Il y avait pas mal de monde sur celui-ci et on a vite compris pourquoi : les habitants profitaient de l’escale du navire pour manger au meilleur resto en ville, la cafétéria !

Un mot sur ce que nous ne verrions pas, par-delà les collines brumeuses de Nain. Nain est le dernier village sur la côte, mais ça n’a pas toujours été ainsi. Historiquement, on trouvait des communautés inuites et des missions moraves jusqu’au bout de la longue pointe nordique que se séparent le Québec et le Labrador, vers le Nunavut. Or, dans les années 1960, le gouvernement terre-neuvien a décidé de fermer ces villages et de regrouper les services dans les 6 communautés que nous avions visité en bateau (la plus septentrionale étant Nain). Cette décision, qui a aussi touché  le Sud-Labrador, est encore ressentie difficilement à certains endroits, comme à Battle Harbour par exemple. Quoiqu’il en soit, c’est ainsi qu’on trouve apparemment une magnifique mission morave abandonnée à Hebron, à quelque 200 km à vol d’oiseau de Nain vers le nord. Tout près (enfin, c’est relatif) se trouve le camp de base du parc national des Torngat, un lieu mythique du Nunavik et du Nunatsiavut. Pour ceux qui l’ignorent, on y trouve, réparties entre le Québec et le Labrador, les plus hautes montagnes de l’Est du Canada (les sommets les plus élevés dépassent 1600 m de haut, soit deux fois le mont Ste-Anne). Fjords, reliefs accidentés, toundra, icebergs, neige et océan composent ce territoire isolé à la beauté rugueuse, patrie des ours polaires. On avait vaguement évalué la possibilité d’y mettre les pieds, mais la nécessité d’affréter un hélicoptère et de requérir les services d’un guide pour y accéder nous avait aussitôt fait abandonner le projet. À ces enjeux logistiques s’ajoutaient les considérations financières. La famille d’Allemands avait aussi jeté l’éponge quand ils avaient réalisé qu’il leur en coûterait 25 000 $ (!!!!) pour quatre personnes s’ils souhaitaient s’y rendre (et encore, à partir de Nain)! Par-dessus le marché, le temps épouvantable qui règne fréquemment dans ce bout du monde rend les connexions très difficiles. On nous a rapporté des histoires d’horreur où l’avion/l’hélicoptère ne pouvait atterrir au camp de base en raison du mauvais temps, ce qui avait retranché 4 jours sur 5 d’exploration à des touristes. Quant au dernier jour, il avait été passé sous le brouillard et la bruine glaciale. Loin des photos idylliques promises dans les brochures touristiques, donc, et le tout payé rubis sur l’ongle ! Non, décidément, il faut vraiment vouloir pour visiter cette étendue sauvage !

Par la suite, on a passé la soirée à jaser à la famille allemande. Les filles me montraient à parler allemand alors que je leur apprenais des mots de chinois. Évidemment, on était assez mauvais de part et d’autre, ce qui était bien amusant ! On a mangé notre délicieux poisson fumé (miam !) puis on a passé la soirée à jouer à des jeux avec les filles. Beaucoup de plaisir ! Oh, et on a été officiellement invités (avec un carton d’invitation personnalisé et tout) à l’anniversaire de Paulina, la plus jeune des filles, qui aura 11 ans vendredi. Tarte aux pommes ce vendredi à 15h dans la salle à manger du bateau. Quel honneur !

Commentaires

  1. C'est théoriquement "mon" pays mais je me trouve aussi dépaysé que quand je vous lisais à Palau. Encore une preuve de mon infinie ignorance qui sera un peu plus faible grâce à vous.

    (Vous me direz que soustraire un peu à l'infini n'a pas beaucoup d'effets.... )

    En tous cas je vais montrer à mes étudiants immigrants qui se considèrent loin de chez eux la carte du Labrador et imaginant le nombre de véhicules qu'ils devraient emprunter pour aller faire un court séjour en Algérie ... ou aux Philippines.

    Je me suis promené sur la carte satellite pour comprendre votre périple et j'ai été impressionné par l'importance des "déchirures" très profondes de la côte et du nombre d'îles qui la bordent. Va falloir interroger un géologue sur le processus.

    Vous me faites sourire avec "si vous passez dans le coin" et autres "lkcxxhfwt" aussi improbables.

    M E R C I beaucoup de nous faire connaître un tout petit peu des coins aux sentiers très peu battus.

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