La croisière s’amuse au Nunatsiavut (partie 3)


Suite et fin de notre croisière nordique !

Jeudi

Après 3 jours, on entamait notre retour vers Happy Valley – Goose Bay. Déjà, Natuashish et Hopedale étaient derrière nous : on s’y était respectivement arrêtés en pleine nuit et très tôt le matin. Dans les deux cas, pas question d’abandonner nos couvertures chaudes pour le vent glacial, en pleine nuit !

La matinée a été bien relaxante, alors que le temps était toujours aussi boudeur. Une dame minuscule, montée à bord à Nain (ça ne s’invente pas), disait à son voisin avoir parlé de la météo aux anciens du village. Selon elle, ils ne se souvenaient pas d’un brouillard ayant perduré aussi longtemps ! Car oui, il y avait désormais de nouveaux passagers à bord, pour la plupart des rescapés des conditions climatiques capricieuses de Nain. En effet, plusieurs avaient choisi de prendre le bateau après avoir attendu pendant des jours un hypothétique avion vers Happy Goose, en vain. Il y avait parmi eux une  Québécoise de Gaspésie, la seule vraie « backpackeuse » du navire. Elle s’était rendue jusqu’aux Torngat en voyageant sur un voilier avant de se retrouver à Nain. Là, elle comptait revenir vers Mont-Joli, mais ce n’était pas gagné vu la météo ! De leur côté, un couple de Finlandais avaient quant à eux arpenté les côtes du Groenland en voilier (eux aussi), avant de traverser le détroit et d’échouer (façon de parler) à Nain. Enfin, il y avait aussi désormais une sympathique équipe de jeunes archéologues français qui revenaient d’un site inuit au Nord de Nain. Ils avaient passé plusieurs semaines à travailler et à camper dans des conditions éprouvantes et étaient revenus à Nain prendre leur avion… pour finalement y être coincés pendant des jours par les caprices de Dame Nature. Tout ce beau monde se retrouvait donc sur le Kamutik W, qui constituait un genre de pis aller à leurs billets d’avions inutilisables. Les joies du grand Nord ! « Techniquement, j’aurais dû être en France il y a 5 jours et en Italie demain, pour mes vacances ! » nous a confié en riant l’un des Français ! C’est mieux ça que d’en pleurer…

Heureusement par contre que nous n’étions pas au Québec car on aurait eu un peu honte des plats servis à la cafétéria devant les cousins… Tenez, ce midi, c’était du chili, ce qui n’était pas si mal. Comme accompagnement ? Des toasts blanches au beurre à l’ail (euh… ok) et, bien sûr, des frites. Si vous n’êtes pas contents, il y a toujours des poitrines de poulet panées et des frites sauce! Ahlalala ! En plus, tout ça était servi dans des assiettes jetables, avec des couverts de plastique ! Quel gaspillage !

En début d’après-midi, on filait vers Postville dans un épais brouillard. Cela dit, dès qu’on est entrés dans l’étroite et magnifique baie Kaipokok, miracle, le ciel se dégageait ! On a vu du ciel bleu, une apparition rarissime en ces latitudes ! Décidément, Postville tenait à s’acoquiner avec nous ! Après plusieurs manœuvres peu efficaces pour accoster en raison des forts courants, on est finalement débarqués dans le village. On avait une demi-heure : tout juste assez pour marcher sur le superbe boardwalk et revenir par la grève !

Et on repart ! Cette fois, la température était plus clémente et le soleil était même au rendez-vous ! On en a profité pour admirer le paysage sur le pont. Au sortir de la baie, voilà qu’on découvrait les côtes rocheuses dénudées et arrondies dont la vue nous était interdite par la brume depuis le début. Ce n’est pas tout : on voyait aussi les icebergs qu’on avait certainement dû croiser à l’aller aussi, sans les voir. Inutile de dire que tout le monde était sortis photographier ces monstres de glace dans le soleil couchant. C’était magnifique ! Seule Marie-Pascale jouait les trouble-fêtes : « Oh, ils sont petits… ils sont plus gros à Blanc-Sablon ! » Enfant gâtée, va !
(MP : Bon bon bon, c’est vrai que ceux de B-S sont géants ! Par contre, cette section avec les icebergs était vraiment impressionnante aussi parce que c’était comme une allée où on passait entre des dizaines d’icebergs ! Partout où on regardait il y en avait !)

Cette sortie à l’extérieur fut aussi l’occasion de discuter – en français s’il vous plait – avec un vieux touriste qui était ingénieur nucléaire à Chalk River. Il y avait décidément des gens bien intéressants sur ce bateau ! Ce qui était impressionnant, c’était que c’était un unilingue anglophone qui avait décidé d’apprendre le français au travail, sans aucune raison apparente. Pour quelqu’un qui ne le pratiquait jamais (selon ses dires), il était vraiment très bon. En tout cas, il était bien content de nous parler dans la langue de Molière !

Toute bonne chose ayant une fin, on est rentrés s’attabler devant un rôti de bœuf semelle de botte (bon, c’était correct cette fois, il y avait même des légumes !)

On a atteint Makkovik en début de soirée. On était contents : on aurait 3h pour explorer ce village, que nous avions raté à l’aller pour cause d’escale à une heure barbare. Par contre, le brouillard était revenu et on ne voyait pas bien au loin. Tant pis ! C’est avec la petite famille d’Allemands qu’on a exploré les lieux. Coup de chance, on tombait directement au cœur du festival de la truite ! Avisant une installation vaguement pyrotechnique, la plus jeune, Paulina, a demandé à un habitant si c’étaient bien des feux d’artifice. « Oui, on aurait dû les faire éclater ce soir, mais impossible avec ce brouillard… » Dommage, ç’aurait été un beau spectacle tout ça ! Pour l’heure, on a plutôt marché le long d’un boardwalk sur les collines surplombant le village. On ne voyait rien mais ça ne faisait rien, on s’est bien amusé tout le trajet avec les deux filles et leurs parents.

À un certain moment, on est passés devant l’aréna et notre famille d’Allemands n’a pas pu résister à y jeter un œil (MP : Ils sont fan de ringuettes depuis qu’ils sont au Québec !). C’était fermé mais la gentille concierge nous a quand même fait visiter. « You can visits if you wants », de nous dire la concierge, dans le plus pur accent newfie. Haut lieu des festivités locales associées au festival de la truite, on y trouvait des jeux d’adresse et même un minigolf avec lequel on s’est amusés un moment. Surtout, au deuxième étage, on a déniché un costume de mascotte d’ours polaire ! Je vous laisse imaginer la séance photo qui a suivi !

On est revenus vers le quai en passant par le sentier Poet’s Path, mais on s’est visiblement trompés de direction car on a abouti dans un marais. Alors qu’on persévérait en tentant de ne pas trop mouiller mes souliers (peine perdue), les Allemands ont plutôt opté pour revenir par la route. Décision judicieuse ! Finalement, ça a tout de même été payant pour nous car on a découvert le vrai sentier, beaucoup plus mignon (et bien plus sec). En zigzaguant entre les hauts arbres (dans cette section du village se trouvait une véritable forêt de conifères), on est tombés sur le petit cimetière, superbe avec ses clôtures blanches.

On est sortis de la forêt alors que la nuit tombait. À l’entrée du sentier se trouvait une mignonne vieille maison qui avait hébergé autrefois le dispensaire du village. Ces édifices en bois peints en vert et blanc sont reconnaissables partout au Labrador car ils ont tous été érigés par l’International Grenfell Association. Il s’agit d’une œuvre caritative établie au début du siècle dernier par un médecin missionnaire (le docteur Grenfell) pour venir en aide à la population du Labrador. Aujourd’hui, on trouve dans ses anciens locaux à Makkovik un petit musée plein d’objets hétéroclites sur l’histoire du village, le White Elephant Museum. Une retraitée bien accueillante nous a présenté les différentes pièces. Accroché à l’un des murs trônait fièrement le texte des excuses officielles faites par le gouvernement fédéral aux autochtones de Terre-Neuve-et-Labrador pour l’envoi de milliers d’enfants contre leur gré dans des pensionnats religieux. Des excuses offertes… en 2017 seulement. Inutile de rappeler que, dans ces écoles, sévices corporels, abus sexuels, humiliations et annihilation culturelle étaient la règle. Parmi les artisans majeurs de ce système honteux figurent deux incontournables du Labrador : l’église morave et l’International Grenfell Association. Mais ça, aucun panneau explicatif n’en parle…

Sur une note plus légère, au deuxième étage de la maison figurait une petite exposition sur les étoiles moraves. Ce sont en fait des boules hérissées de pics qu’on avait l’habitude d’accrocher au sommet des sapins de Noël, notamment. Ça a été une petite révélation pour moi car dans nos décorations de Noël familiales figure une vieille étoile de ce genre héritée de ma grand-mère. On s’était toujours demandés pourquoi diable nous possédions cette étoile un peu moche : j’ai ma réponse maintenant ! Reste à savoir pourquoi une famille catholique québécoise francophone comme la mienne affublait dans les années 1950 son sapin de Noël d’une décoration protestante, morave de surcroît. Enfin, c’est une autre histoire !

Il était bien tard quand nous sommes tranquillement revenus au bateau, qui nous attendait sagement dans la baie de Makkovik. On a esquivé les chariots élévateurs qui chargeaient de la marchandise sur le bateau et on a rassurés les Allemands, revenus bien plus tôt à bord : on était sains et saufs !

Dans la nuit, on a levé l’ancre pour Rigolet, notre dernière escale avant de revenir à Goose Bay. Douze heures de navigation nous attendaient, et autant de moments de roulis !

Vendredi

J’ai déjeuné seul ce matin-là, alors que Mémé dormait paresseusement dans la cabine jusqu’à une heure tardive. Ce n’est qu’en vue de Rigolet, autour de 11h, que j’ai réveillé la marmotte qui me sert de blonde. Parfois, j’ai l’impression qu’elle passerait la journée entière au lit si on lui en donnait l’occasion ! (MP : oups, je ne deviens pas plus matinale avec les années…)

À Rigolet, un ciel incertain nous attendait, mais ça s’est finalement dégagé. Ici aussi, on tombait en plein festival, du saumon cette fois (on voit comme une thématique !). Par contre, les hot dogs proposés ne nous disaient rien après autant de journées à voir du fast-food sur le bateau ! On s’est plutôt dirigés vers le boardwalk – le plus long en Amérique du Nord, rappelons-le. C’était toujours aussi beau, en bord de mer, et cette fois on s’est rendus pas mal plus loin qu’à l’aller ! La visibilité était également bien meilleure mais il n’y avait pas de vent. Ce qui veut dire : bonjour, les maringouins ! Il fallait marcher d’un bon pas pour ne pas se faire dévorer ! Étrange, quand même : à certains endroits, ce sont les mouches noires qui nous mangent tout rond, et à d’autres ce sont seulement les moustiques qui nous vampirisent ! Quelqu’un sait pourquoi ? On en était à ces réflexions quand soudain, tout juste à côté de nous, on  a entendu un grand bruit : un souffle de baleine ! Elle était littéralement à quelques mètres du rivage, on l’a super bien vue ! À un certain moment, elle s’est même mise sur le côté pour jouer. Vraiment impressionnant !

De retour au bateau, on a diné d’un macaroni correct (cuisiné avec la même sauce que la lasagne et le chili) tout en regardant la baleine batifoler dans le port. Toujours agréable ! Puis, on est repartis vers Happy Valley – Goose Bay. On en avait pour près de 6h30 à traverser le long et superbe lac Melville. Mais pour l’instant, l’heure était à la célébration : c’était la fête de Paulina! On avait acheté un seau de mini-brownies à Happy Goose à l’aller (je sais, c’est mal, mais c’est tellement bon !). On a donc décoré de chandelles (achetées à Rigolet) la douzaine de bouchées de brownies qui nous restait, on a emprunté un briquet aux Français et on est arrivés dans la salle à manger en chantant bonne fête. À la fin, tous les passagers ont applaudi ! Paulina était ravie (et gênée) ! De leur côté, les Allemands avaient acheté des tartes aux pommes et aux bleuets à Rigolet. Lesquelles provenaient de Dot’s Bakery, là où on s’était arrêtés à L’Anse au loup à l’aller, pas loin de Blanc-Sablon. On retrouvait d’ailleurs leurs produits partout au Labrador, jusqu’à Nain. La boulangerie officielle du Big Land !

On a ensuite passé le reste de l’après-midi à jouer à des jeux avec la famille allemande. Un bien bel anniversaire en tout cas ! Déjà, c’était l’heure de souper. Au menu : croquettes de poulet, rondelles d’oignons et mozza sticks… La cafétéria s’était décidément surpassée en termes de bouffe brune ! On a mangé pareil mais bon sang, ça n’a pas de sens qu’une entreprise d’État comme ça montre si peu l’exemple en n’offrant pratiquement que de la malbouffe !...

Le lac Melville était toujours aussi magnifique, avec les majestueuses Mealy Mountains qui s’accrochaient à sa rive sud. Le beau temps étant désormais de la partie, on est sortis sur le pont pour le reste de la traversée. En plus, il faisait chaud (16 degrés) ! Quel contraste avec le temps glacial de Nain. Toute bonne chose ayant (rapidement) une fin au Labrador, ça n’a pas manqué et il s’est remis à pleuvoir alors qu’on accostait. Au revoir Kamutik W ! On a entendu pour la dernière fois les tonitruantes et « grichantes » annonces en inuktitut (une langue qui contient décidément beaucoup de « k ») et on est débarqués en plein déluge. Ç’aura été 5 jours de navigation bien originale, mais je crois qu’on aurait encore plus apprécié si la température avait été plus clémente ! (MP : on aurait beaucoup beaucoup plus apprécié même)

On a fait notre bonne action de la journée et on a donné un lift aux pauvres archéologues français jusqu’à l’aéroport. Ils allaient vérifier quand est-ce qu’ils pourraient finalement quitter la région pour retourner en Europe. Cela dit, ils étaient joyeusement résignés à leur sort et avaient beaucoup d’auto-dérision : je pense que c’est nécessaire dans des situations comme ça ! En tout cas, après les avoir laissés au petit terminal de Happy Goose, on était de retour à Emma’s Suites. Petite déception cette fois : notre chambre était nettement plus ordinaire, avec une kitchenette de vrai motel. Par contre, le vrai choc était de se reconnecter à Internet, ce qui signifiait – pour Marie-Pascale – de pouvoir nerveusement envoyer la présentation PowerPoint aux organisateurs du congrès où elle sera conférencière dans quelques semaines ! Dites-lui que ça va bien se passer, ça la rassurera !

À bientôt !

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