Sur la route 510 vers Happy Valley – Goose Bay
Rebonjour ! C’est toujours François au clavier (pas sûr que Mémé
fera une entrée à elle seule dans ce blogue… L’avenir nous le dira !)
La météo était potable ce matin-là (enfin, selon les standards du
Labrador) : froid, un peu de vent et un léger crachin, mais rien
d’épouvantable. Tant mieux, parce qu’on retraversait vers Mary’s Harbour à 9h
et que les vagues ne seraient donc pas énormes !
On a retrouvé les deux couples d’Américains et de Néo-Écossais, en plus
des deux marins du Maine, autour d’un nourrissant déjeuner à la salle à manger.
La quiche aux oignons et aux œufs était exquise. On allait décidément s’ennuyer
de cette excellente cuisine une fois de retour sur le continent !
Franchement, ça rehausse l’expérience insulaire de Battle Harbour, de manger
des plats aussi goûteux et réconfortants !
On a quitté à regret notre île nordique battue par les vents en saluant
tout le monde. On vous recommande vivement de faire un arrêt là-bas si vous
êtes dans le coin, vous ne serez pas déçus ! La traversée fut bien agréable
et nous a notamment permis de revoir à nouveau l’iceberg qui jouait à
cache-cache derrière les îles basses. Dans le bateau, on a jasé avec les autres
touristes, le capitaine et Nelson, qui revenait en « ville ». On a
d’ailleurs su plus tard que Nelson était une petite célébrité dans la
région : c’est l’un des habitants du coin que le guide touristique de
Terre-Neuve-et-Labrador met de l’avant dans la section « meet the locals » ! Le genre
de chose uniquement possible dans un endroit où il y a très peu de monde :
pas sûr que le guide de Shanghai pourrait identifier des locaux qu’on pourrait
ensuite croiser dans la rue!
Sur le quai, on a dit adieu à nos compagnons de voyage et on a revu le
vieux monsieur au patois incompréhensible qu’on avait croisé deux jours plus
tôt à la même place. Heureusement, on n’a pas engagé la conversation cette
fois ! On retrouvait Mary’s Harbour en pleine effervescence : c’était
en effet le festival du crabe. Nelson nous avait dit que c’était le plus gros
événement de l’année. Il y avait en tout cas presque une dizaine de personnes,
c’est-à-dire une petite foule, dans le centre communautaire du village, où se tiendrait
un repas de hot dogs sur l’heure du midi avec des jeux d’adresse. En tout cas,
tout un rassemblement. Une chance que ça n’a lieu qu’une fin de semaine par
année, sinon le village perdrait toute sa quiétude ! Ça nous a aussi
permis d’observer que le style des franges bleachées pour les enfants battait
son plein ici : la mode locale est décidément pleine de surprises !
Question de se dégourdir les jambes, on a fait un sentier qui nous
menait à de petites chutes près du village. Le sentier débouchait
éventuellement sur la piste d’atterrissage du coin (!) qu’on devait traverser à
pied (!!) pour continuer notre chemin. Ça vous en dit long sur l’intensité du
trafic aérien local (et sur la sécurité des infrastructures)! En tout cas,
c’était bien agréable comme balade. Plus compliquée fût notre quête pour
trouver le bureau de poste local (pour envoyer une carte postale si attendue à
la marraine de Mémé). On a tourné en rond pendant un moment sans jamais le
voir. Il y a 3 rues à Mary’s Harbour : comment pouvait-on avoir un si
mauvais sens de l’observation ? Il a fallu qu’on s’arrête dans un
dépanneur pour demander où c’était :
-
Hello ! Could you tell me
where the post office is ?
-
The post office ? Oh, it’s
quite easy. See the lkcxxhfwt over there ? It’s right next to it.
-
Right next to the what ?
-
The lkcxxhfwt. It’s over
there ! You can’t miss it !
-
Euh… Ok. So near the big Labrador
flag over there ?
-
Yes. In front of it you’ll see the
lkcxxhfwt, it’s right there.
-
Euh, ok… Thanks !...
Les gens d’ici ne parlent pas anglais : ils parlent un dialecte
connu d’eux seuls, plein de mots mystérieux et indéchiffrables.
Bref, on a finalement trouvé la poste (pas de trace de lkcxxhfwt, quoi
que ce fût) et on est ensuite partis sur la route vers le nord. En chemin, on a
décidé sur un coup de tête de faire un détour vers St. Lewis, un petit village
à 30km de la route principale via une route de gravier. On pouvait supposément
y trouver un resto, ce qui était pratique car midi approchait. Sur place, on a
plutôt trouvé un village de pêcheurs perdu, au fond d’une baie abritée.
Remarquez, on s’y attendait un peu ! Pour sa part, le resto était fermé
depuis belle lurette, si on se fiait aux fenêtres cassées, à la peinture
écaillée et à la devanture délabrée. Malgré tout, on avait un beau point de vue
sur la grande baie, d’où on distinguait bien l’île de Battle Harbour au loin
(et son iceberg !)
Il y avait un sentier qu’on pouvait faire près de l’antenne de
communications au sommet d’une colline toute proche. Comble de l’excitation, un
panneau indiquait que nous nous trouvions au point le plus à l’est du continent
nord-américain ! Ouin, parce qu’on se souvient que c’est près de St.
John’s, à Terre-Neuve, qu’on se trouve le plus à l’est de l’Amérique du Nord.
Mais tsé, comme Terre-Neuve est une île détachée du continent, apparemment, ça
ne compte pas tout à fait ! En tout cas, avec le temps désormais dégagé,
on avait un très beau point de vue depuis la plateforme d’observation qui se
trouvait dans le sentier.
Avec tout ça on avait faim et comme St. Lewis n’allait visiblement pas
remplir nos estomacs, il fallait bien reprendre la route. 50 km plus loin, on
atteignait Port Hope Simpson, une petite agglomération joliment située au fond
d’une longue baie étroite bordée de collines boisées. On cherchait le seul
resto du coin, situé dans le Alexis Hotel. Ce qui devait être relativement
simple s’est transformé en une visite de tout le village, les indications étant
peu claires à partir de la route principale. On a fini par trouver et on s’est
installés dans le resto désert (et un peu déprimant) en écoutant bien fort des
podcasts de radio de Saskatchewan crachés par les hauts-parleurs de l’endroit.
On a mangé nos filets de morue face à la baie avant de relancer notre bolide à
l’assaut du bitume (enfin : façon de parler, vous verrez ci-dessous).
Une fois franchi le pont de Port Hope Simpson, on abandonnait derrière
nous toute forme de civilisation. En effet, pour les 6 prochaines heures, on
traverserait les vastes étendues sauvages du Labrador central sans traverser un
seul village. Hormis deux intersections pour deux routes d’accès vers des
villages reculés loin sur la côte, la route 510 ne présentait sur la carte
aucun point d’intérêt particulier sur plus de 400 km. Et pourtant, le long de
ce parcours épique, on ne s’est pas vraiment ennuyés ! D’abord, il y avait
le spectacle qui s’offrait à nous. On aurait pu s’attendre à une suite sans fin
d’épinettes noires sur un relief plat. Au lieu de ça, de jolis paysages de
toundra, de forêts de conifères, de montagnes, de tourbières, de rivières
majestueuses et de lacs alternaient sans cesse, alors qu’on montait et descendait
des collines. On avait en plus préparé une playlist de musique qu’on a fait
jouer pour se garder alertes sur le chemin. Heureusement, on n’a croisé aucun
orignal, caribou ou ours, même si on aurait bien aimé les observer de
loin !
Pendant la première heure et demie de route, jusqu’à l’embranchement de
Cartwright, on a eu la plaisante surprise de rouler sur une route fraîchement asphaltée.
On allait par contre ensuite continuer pendant plus de 4h sur du gravier, mais
c’était toujours ça de gagné ! En attendant longuement à l’endroit où les
rouleaux compresseurs étendaient le bitume neuf, on a pu jaser avec une
signalisatrice (ça se dit ? tsé les gens qui tiennent les panneaux
« stop » et « slow » ?). Elle nous a dit qu’ils
pavaient 2km par jour dans les bonnes journées. Lentement mais sûrement !
En tout cas, on ne peut pas dire que le gouvernement ne prend pas soin de sa
route vers le nord. Outre l’asphaltage, on est éventuellement entrés dans une
longue section de 80 km (!) de construction intense avec des méga nids de poule.
Objectif : élargir et remettre la route à niveau, en vue d’un éventuel
pavage je suppose. En tout cas on zigzaguait entre les trous tout en observant
les camions géants qui amenaient les roches des carrières improvisées en bord
de route. Vous savez les énormes camions qui transportent le minerai dans les
mines à ciel ouvert ? J’étais vraiment comme un enfant en regardant ces
Tonka format XXL se déplacer sur la route !
Comme il y a peu d’attraits ou de haltes routières sur la route, on ne
s’est pas vraiment beaucoup arrêtés sur le chemin. Il faut dire que quand on le
faisait, on était immédiatement assaillis par des hordes de mouches
noires ! Marie-Pascale a trouvé un truc pour se dégourdir les jambes sans
devenir exsangues : faire du jogging ! Ça empêchait aussi les nuages
de mouches d’entrer dans la voiture, où on devait ensuite les abattre à la
poignée. Ingénieux !
Après quelques heures de route, on a troqué avec joie le gravier pour
l’asphalte. Enfin, on est finalement parvenus à un impressionnant pont
métallique traversant une énorme rivière : le fleuve Churchill ! Ce
grand cours d’eau, que les Innus appellent Mista Shipu (la grande rivière – je
dois la traduction à Marie-Pascale, dont la connaissance de l’innu m’a franchement
impressionné), coule de façon parallèle au St-Laurent. Il draine un énorme
bassin hydrographique qui va jusqu’à Wabush et Labrador City, à la frontière
ouest avec le Québec (tout près de Fermont). C’est sur son cours que se trouve
le fameux barrage de Churchill Falls, pomme de discorde entre le Québec et
Terre-Neuve depuis des décennies. On y trouve aussi en aval le chantier
hydroélectrique de Muskrat Falls, gouffre financier qui risque de plomber
l’économie terre-neuvienne pour un bon moment. Notre destination finale, Happy
Valley – Goose Bay, se trouvait à l’embouchure du fleuve avec le grand lac
Melville, qui se jette lui-même dans la mer quelques centaines de kilomètres
plus loin.
C’est avec un sentiment d’accomplissement et un certain soulagement de
ne pas avoir fait de crevaison sur la route qu’on est arrivés vers 20h30 à
Happy Valley – Goose Bay (Happy Goose pour les intimes !) (MP : non,
cette traduction vient de nous, ne vous faites pas avoir). Sortie de nulle part
au milieu de la forêt, entourée de tous bords par des centaines de kilomètres
de bois, c’est véritablement une oasis urbaine dans une mer d’arbres. C’est une
ville étonnamment grosse pour les environs (environ 5000 habitants), avec des
rues de style banlieue et des bungalows afférents, ainsi que plusieurs magasins
et restos. De loin l’agglomération la plus populeuse depuis notre départ de
Blanc-Sablon, 600 km plus au sud ! Alors que Happy Valley est
l’établissement d’origine, c’est grâce à la base aérienne de Goose Bay que
l’endroit a acquis une importance régionale depuis les années 1940. On comprend
aussi pourquoi les premiers colons ont choisi de s’établir dans le coin et pas
ailleurs au Labrador. Assurément, l’embouchure du fleuve Churchill avec le lac
Melville était une zone stratégique sur une large voie navigable pour la traite
des fourrures. Par ailleurs, à cette hauteur, la vallée où coule le Churchill
bénéficie clairement d’un microclimat favorable. En effet, les arbres poussent
nombreux et en hauteur ici. Contrairement à partout ailleurs dans la région, on
est frappés par le fait qu’on n’y retrouve pas que des épinettes rabougries. De
fait, sapins, bouleaux et même peupliers-faux trembles (on n’avait vu nulle part
ces derniers à date) s’épanouissent sans peine dans cet endroit précis. En
somme, on se croirait quelque part dans les Hautes-Laurentides plutôt que loin
dans le Labrador profond !
Notre motel était situé sur une rue industrielle assez moche, édifice
quelconque bordé de deux bâtiments commerciaux sans charme. Il était par contre
tout rénové à neuf à l’intérieur, et ses chambres n’avaient rien à envier à
n’importe quel hôtel moderne ! Il faut dire qu’on avait nos
contacts : des collègues de Mémé à Blanc-Sablon nous avaient déniché ce
bel endroit où dormir dans cette ville ! Aussitôt installés, on est partis
manger. Direction : le Pizza Delight, une chaîne de restos qu’on ne trouve
que dans les Maritimes. Sur la carte, le resto faisait face au fleuve, et je me
disais donc qu’on aurait une belle vue. Dans les faits : la salle à manger
était face à la rue principale, alors que les poubelles et l’arrière-boutique
faisaient plutôt face à l’eau… C’est fonctionnel ici, pas esthétique !
Le personnel du resto était entièrement philippin, ce qui n’a pas
manqué de provoquer ma surprise. Marie-Pascale m’a expliqué que les immigrants
des Philippines étaient relativement nombreux au Labrador, notamment dans
l’industrie marine et des services. Avec une part non-négligeable d’Inuit,
d’Innus et désormais de Philippins, sans
compter les Québécois qui doivent la visiter régulièrement depuis
Fermont ou Blanc-Sablon, Happy Goose est une ville étonnamment multiculturelle
pour ces latitudes nordiques ! En tout cas notre serveuse philippine était
super gentille. On lui doit notamment de nous avoir fait découvrir le bar à
pain du Pizza Delight (un délice), un reliquat de l’époque glorieuse des
Paccini d’autrefois ! Elle habitait depuis 5 ans à Happy Valley – Goose
Bay et nous a mis sur la piste d’une attraction locale, Birch Island, qu’on
compte bien visiter à notre retour de Nain. Elle trouvait les hivers pénibles
et on peut la comprendre, quand on est habitués à 35 degrés toute
l’année !
Heureuse d'apprendre l'existence d'un nouveau mystère: le bien nommé lkcxxhfwt. Merci François pour ce dialogue franchement hilarant!
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